Iris

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Prologue et épilogue de "Traduire un silence"

 

 

Prologue :

Pour toutes celles qui n'ont rien fait pour plaire.

Pour toutes celles qui ont tout fait pour déplaire.

Pour tous ceux qui se bercent sur les cordes des violons.

Pour tous ceux qui se cherchent sous la lueur des étoiles.

Pour tous ceux qui s'identifient à une épave blasée comme moi, comme vous, j'ai espéré… j'ai espéré tout simplement parce que vous êtes une femme et je suis un homme, de cette distinction on se rejette des responsabilités pour permettre aux rêves de faire le reste.

                                                                                                                              Iris

Epilogue :

Enfant j'étais, ma mère me répétait : « Ne pleure pas chéri, cela ne va pas durer… » Dans son inconscient, faisait-elle allusion au déclin, à la mort et… à la vie éphémère ?

Les jours passaient et rien ne filtrait des promesses espérées. Je vivais dans cette monotonie qui m'enlisait à mesure que les années se succédaient.

Garder espoir, cela a-t-il un sens dans la vie quand on vit dans un monde à part, dans cette hibernation tacitement consentie ?

La vie trompe-t-elle et demeure-t-elle indifférente à celui qui l'aime ?

Associe-t-on finalement l'amour de la vie à celui de la femme et vice versa ?

La cohérence vient-elle du corps de la femme dans lequel on se réfugie et on s'identifie ?

Les aléas de cette existence imposée, guidée et guindée étaient armés et cernés de patience. Moi, j'étais seul, seul face à mes besoins urgents !

                                                                                                                     Iris 

 

 

     

                             

             … Le soir tombe, il me prend et j'apprends. Le jour se lève, il me délivre, comme ivre je creuse ma tombe par mon vocabulaire infatué, ainsi s'annoncent mes jours et se succèdent, les mots de même. C'est comme le tonnerre suivant l'éclair, tout est machinal. Chaque mot qualifie son précédent, chaque jour sert de support pour le suivant, et moi dans ma velléité je récoltais l'espoir dans le doute de mes mots : la logique est pure mais l'abstraction est tout une autre. Tout le temps je vois l'échec… Tout le temps je vois l'image de mon échec devant les yeux, elle ne me quitte guère telle une ombre fidèle. Je la porte et elle me couvre tout, tout comme un nuage noir et lourd annonçant prématurément ou une pluie diluvienne ou la tombée de la nuit. Si j'ai cette caractéristique de caresser et de velouter les heures qui passent sans vitupérer ni ce que j'entoure, ni ce monde qui me sert, je me dirai que j'ai appliqué, en particulier, la technique de la guêpe, ou celle de la mouche en général. Elle seule sait où et quand piquer : au moment opportun et à l'endroit idéal, le plus sensible.

Quand j'ai commencé à la comprendre et à m'inquiéter pour elle, c'était à ce moment que j'ai introduit mon cœur dans le jeu de l'amour. Je regardais ses yeux pers, je voyais de l'amour dans l'amour, de l'amour imaginaire dans l'amour réel, de l'amour dans mon amour. Avec des sentiments de la pure logique déraisonnée, j'ai déréglé mon esprit, j'ai fini par exister pour moi pour exister pour elle. Mon cœur qui a tout et tant calculé, ma bouche à présent soupire sur un visage qui n'inspire ni amour ni répulsion, mais de l'amour tout simple, ordinaire dans ses dimensions. Sur les moments fragiles, je n'ai pas prêté attention à ses mots, à l'expression de ses traits ni à ses gestes qui parlaient plus haut et plus fort que ses paroles, je me contentais de saisir le sens, mais des mois ont passé, j'en ai saisi autre chose : une présence dans son absence, des souvenirs confondus à des illusions d'optique, ils passent et se suivent comme l'ombre d'un nuage : silencieuse et frappante. Oui, on aime qui on veut mais jamais comme on veut, on a juste ce qu'on peut mais pas toujours ce qu'on veut. Oui, on est fier d'être amoureux mais peur de le paraître, peur de paraître avec un visage peiné. On vit alors les vertiges de son enfance, on pleure sa vieillesse dans son enfance. On prononce des mots d'un vocabulaire insensé, dire qu'on ne devient jamais grand, qu'on vit toujours son éternelle enfance. On attend de la vie l'amour qu'elle ne donne pas… l'amour qu'elle n'a pas, on commet alors la plus abominable et humiliante action de sa vie : celle d'être né, de connaître une inconnue, de rester fidèle à une infidèle. On apprend d'elle quand elle nous délaisse, on la juge quand elle joue la timide, quand elle joue la chaude putain avec ce corps de putain qui a perdu sa qualité humaine. Elle se propose mais n'aime pas celui qui veut, elle aime celui qui ne s'en soucie point d'elle, elle frémit à l'indifférence. Heureusement que les manières et les gestes la gâtent et gâtent son langage, sinon, ce qu'elle articulait par sa bouche édentée, pareille à un égout d'immondices, n'a rien de commun d'une amoureuse. Je m'excuse d'avoir chicané sur des mots, de parler de toi aussi librement, aussi confusément, aussi paradoxalement comme si tu n'existais pas, comme si tu n'existais que pour moi.  Comme  si  dans  la  peur  qui  te secoue, tu remuais machinalement les lèvres : comment  briser  les  penchants  complices  de ceux qui savent, de ce que je voulais taire et étouffer à jamais ces commérages: « J'ai commis une bévue impardonnable, celle de laisser découvrir ma cicatrice, cette fente que j'ai tant attendue, et avec impatience, pour que la chair la recouvre… ».

Son esprit n'était pas au repos. Fatiguée des habitudes de plaisir, celle de ramasser des ombres nues et inconnues voire méconnues le jour et les entraîner, sans passion, dans des scènes obscènes et malsaines la nuit. Ainsi, elle ne voulait plus vivre ces aventures sans lendemain. D'un ton calme et confiant, elle ne cessait de répéter intimement : « Pourquoi je ne me fais pas d'amis, de vrais hommes dans leur nature humaine? Mes relations avec ceux que j'ai connus étaient seulement physiques… » D'ailleurs, elle ne fréquentait que les endroits où il n'y a pas risque de tomber sur un visage familier. Mais elle ne pouvait aboutir à ses souhaits car vivre dans une telle société, opprimée et rêche, fermée et revêche où rien ne rime, ni avec les effets chatoyants et apparents de ses visions, ni avec ses ambitions de se consacrer à la musique, est un cauchemar pour elle, car c'est l'autre côté en elle qu'elle voulait désormais éduquer et exploiter.  Et  tout  cela  la  pousse  encore  à mener une existence esseulée : c'est toujours l'étroitesse  des  esprits  et  la même hypocrisie de ladite société qualifiée de société de consommation. La doctrine jalonnée par le confusionnisme est toujours en vigueur et use toujours de rigueur jusqu'à baignée dans la raspoutitsa causée d'autant plus par la cour du roi Pétaud, la société crie alors aux torts tout en traînant les arcanes de ses confusions. Esprit de caste, d'où es-tu ? Esprit de caste, où vas-tu ?

Tiziri, le seul bien et réconfort dont elle réjouira encore dans sa conscience désolée est ce corps qu'elle a su et pu entretenir par l'éducation de ses sens. C'était l'espoir de libération de tous ses affreux soucis quand face au miroir de sa coiffeuse, elle se dit : « J'ai encore des années fécondes devant moi… ». Puis elle disparaît pour dissiper son visage dans ce miroir, ce reflet évocateur, ce visage rempli de sentiments d'anarchie qu'ont toutes les femmes perplexes, et c'est ainsi qu'elle souhaitait tout effacer. Certes, ses goûts dépravés l'ont entraînée, peut-être à cause de l'amour idéal auquel elle songeait mais n'a pu vivre ! Qu'en reste-t-il, en somme, dans sa voix enrouée et vibrante et de son visage affaibli : « Je ne pense qu'à ça… Vieillir… Peur de vieillir seule… Vieillir lentement et péniblement comme une vieille fille et tomber une nouvelle fois dans la solitude et la lassitude d'une vie de prostituée… »                      

Les jours qui suivirent furent pour moi des supplices. Chaque fois que j'aperçois un chignon blond, mon cœur éclate. Chaque fois que mes yeux se posent sur une chevelure blonde, je tremble. J'étais fou de douleur et le mal grandissait à mesure que je la cherchais. Partout son absence, partout sa présence. Pourtant j'acceptais mes imaginations comme je les vivais. J'avais résolu de tout accepter d'elle. Je suivais leurs développements et leurs débordements d'un sentiment lyrique sur les qualités de ses humeurs et sur celles de mon cœur, sur les subtilités de son esprit et sur celles de mon « moi » épris, sur l'avenir radieux et harmonieux qui nous attendait en ménage. Les supplices me revenaient quand je m'évadais autrement, quand je me rappelais ses paroles, ces paroles d'une jeune fille heureuse qui pense à l'avenir immédiat. Elle disait qu'il n'est pas un étranger mais quelqu'un de connu, d'éprouvé d'avance et depuis notre enfance - la loi de la proximité primait, la loi de la complexité l'emportait - Et souvent je parle de toi et de ta sympathie… C'est à ce moment que je deviens jaloux, jaloux de ce qui m'a été défendu. Jaloux de leur bonne entente, de leurs rires, de leurs conciliabules interminables à mi-voix. C'est en ces moments que je me sentais exclu de leur confiance et de leur affection, quand vous parlez d'autre chose, quand vous ne supportez pas ma présence dans chacune de vos paroles, quand vous disiez : « Que fait-il parmi nous ? ». Je me sentais alors épuisé, moi qui cherchais à être apaisé.

Le soir accompagna sa couleur, le cœur désert, les yeux tristes. Tout criait en moi et autour de moi : mes malheurs sordides et notre demeure vide. Oui, elle est partie, c'est la rupture. Je savais qu'elle ne reviendrait pas car le moment où je l'ai embrassée sur la bouche, de son côté elle n'a point remué les lèvres. Le baiser était sans saveur, ses lèvres étaient glacées. Quand elle fut toute nue, elle disait par ses yeux et par sa bouche : « Non !… Non et non !… » Mais son corps continuait à répondre autrement. Il m'attirait. « Prends-moi ! », suppliait-il. Il avait besoin de caresses et de soins. J'enfouis mon visage dans sa chevelure blonde et lentement je m'enfonçais dans sa fente avec un désir ardent. Je savais qu'elle céderait, je savais qu'elle voulait que je la pénètre doucement et passionnément. Je savais qu'elle n'attendait que cela, qu'elle n'espérait que cela, qu'elle ne désirait que cela. Sa toison chaude contre mes reins, son souffle chaud dans ma gorge. Elle serra ma main dans la sienne et des larmes coulèrent de ses yeux. C'était des larmes réservées à l'adieu, à cette union de la dernière fois. Elle s'était préparée. J'ai tout ignoré. Elle tremble et je tremble comme la première fois. Elle s'était donnée mais jamais de cette manière. C'était l'amour-passion.

J'étais assis sur le bord du grand lit vide. A présent, il est un lit à part. Je sentais encore l'odeur de son parfum et je voyais encore son corps allongé, accueillant et séduisant. Je tremblais à l'intérieur. J'avais toujours dans la mémoire ses derniers mots et l'expression de son visage dans mes yeux. D'où est venue la catastrophe ? Pourquoi elle a décidé de me quitter ? Je suis là. Je l'appelais dans mes silences. J'attendais. J'espérais… Je ne peux plus vivre comme cela. Je ne peux plus supporter. Enfoncé dans le désespoir, le front dans la main : « Reviens-moi !… Reviens-moi… Je t'en supplie… Reviens quand tu sauras qu'il faut revenir !… ».

Combien de jours ? Combien de mois ? Je ne me souviens plus du jour où elle était partie. Auprès d'elle, tous les jours étaient pareils. Nous les vivions en couleur et toujours avec la même odeur. Toujours gais et toujours subjugués. C'était un amour, c'était une habitude, c'était l'amour qu'on faisait ensemble, c'était le sommeil honnête qui venait meubler notre bonne entente. Elle me fascinait pour que je ne cesse plus de l'aimer. C'était les moments où je partais retrouver Kahina, les jours étaient encore enchantés, nos vies reliées. Nous vivions. C'était cela l'amour rare pour une vraie femme. C'était cela : la vraie femme est rare, le vrai amour est rare.

Je détestais mon lit par contre j'aimais mes nuits. L'obscurité m'aidait à fouiner dans ma mémoire. La complicité de Kahina ajoutait à cette nature nocturne une douce résignation.

Soudainement j'avais pensé à la chatte. Qu'avait-elle fait de Fifi ? Je ne sais si faute de tendresse de Fifi, elle s'efforce de réveiller une autre consolation. L'une déjà estompée, l'autre depuis elle est hibernée. La nature des chats, la nature des femmes, elles ont de l'orgueil. Je dois réformer quelque chose en moi pour ne plus voir cette moitié de Fifi comme un peu de Kahina. Je l'appelais. J'appelais Fifi d'un petit bruit de lèvres qui était celui que faisait Kahina, exactement. Alors ma bouche se met à trembler, j'eus encore plus mal et des larmes gagnèrent mes yeux. Il faudrait bien qu'elle revienne un jour. Elle tressaillirait, je bredouillerais…

Si je m'étais donné à Tiziri, c'est parce que je n'avais rien reçu de durable de Kahina. J'avais perdu l'amour pour une femme qui ne m'aimait pas, qui ne le méritait pas. Si elle m'avait aimé, elle ne m'aurait jamais quitté. Je l'ai aimée, elle m'a aimé à cet âge où elle était vierge, où j'étais puceau. Nous étions fidèles dans cet amour naissant sans jamais penser que l'âge adulte diffère de l'âge rêveur. Oui, j'ai continué à aimer tel un adolescent.

Je me jette habillé sur le lit, à plat ventre et la face enfoncée dans l'oreiller. J'ai besoin de parler, je souffre en silence. J'use de la seule arme que j'aie pour essayer de te rouvrir à l'amour. Je te dis avec la même voix, de cette langue destinée à toi : « Tu es dans chacun de mes mots, tu es dans chacun de mes gestes. » Quand recommencerais-je à coucher avec ma femme ? Demain, peut-être ! Demain est une autre réflexion ! Demain est un autre jour, demain sera comme le premier jour. Et j'attends. Je deviens un rien, je deviens un rien sans toi, je deviens un tambour de mots. Je deviens l'enfant dans l'homme que tu vois. Je fais de moi et tu fais de moi ce que tu veux… surtout pas autre chose, fais de l'amour, parle d'amour et reste dans l'amour. Demeure la femme effrénée, mais demeure loin de la catin éhontée de tous les temps, reste ma femme amoureuse, sois-le dans cette vie qui désole où seule ta compagnie console, sois-le dans cet amour qui passe de toi à moi.

Quelque chose me venait de l'intérieur, mon humeur change alors, elle change selon la balance du temps et des moments. Avec amour je construis mon monde, avec amour je le détruis. Je pars mais au fond de moi je voulais revenir, je voulais revenir pour revoir ma chose, pour revoir l'autre chose que j'ai mal vue : des réactions normales et joyeuses d'un enfant qui vit sans passé ni avenir. Ainsi s'annonçait alors ma solitude, celle qui m'a toujours empêché d'être ailleurs que dans le silence de mes mots. Et c'est la part de soi qu'on partage avec :

  - Bonjour, Yuba !

  - Bonjour, Kahina !

  - Ça va ?

  - Oui, chaque fois que je te vois…

                                                                                                                                   Iris

 

 

 

 

© Editions Sefraber, 2009  http://www.sefraber.com



Article ajouté le 2008-03-16 , consulté 457 fois

Commentaires


Tanina n Jerjer le 17/05/2009 à 22:30:59
Azul agma,
C'est vraiment un délice et une merveille votre blog !
On en trouve de tout et tout est bien écrit. Je vous encourage à aller de l'avant et bonne continuation.
Votre roman est-il dans les librairies ? Sinon comment on peut s'en procurer ?
Tanina n Jerjer
Judith Rosseti le 13/09/2009 à 10:58:11
Bonjour IRIS,
Votre blog est très complet et très réussi, avec photos et portraits représentant la Kabylie dans toute sa beauté. J'ajoute que vos œuvres reflètent cette sensualité et cette générosité qui laissent la place à une sensibilité mêlée de fragilité. Je vous encourage de tout cœur à continuer dans cette voie lumineuse. T-L
MebRock le 23/11/2009 à 19:50:00
Azul,
« Eh ! oui… les bons moments passent si vite et s’ils ne s’effacent pas entièrement sous la caresse du tourment habituel, ils ajoutent à ce dernier une charge de mélancolie. » ne cherche pas de qui ça vient la citation ! Elle est mienne.

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